La décision de ne plus procéder à de nouvelles opérations de réintroduction du Grand Tétras dans le massif vosgien marque la fin d’un combat de trois années. Pour celles et ceux qui se sont opposés à ce programme, il pourrait être tentant de crier victoire. Nous ne le ferons pas.
Car il n’y a pas de victoire joyeuse lorsque le sujet est la quasi-disparition d’une espèce emblématique. Il n’y a pas de trophée à brandir lorsque ce qui disparaît, avec le Grand Tétras, c’est une part du silence, de la lenteur, de la profondeur forestière des Vosges. Il y a seulement un moment de lucidité, l’arrêt des lâchers ne doit pas refermer le dossier. Il doit l’ouvrir enfin là où il aurait toujours dû commencer, par la protection réelle des milieux.
Pendant trois ans, deux visions se sont affrontées. D’un côté, celles et ceux qui voyaient dans la translocation d’oiseaux norvégiens une ultime chance, peut-être imparfaite mais encore possible. De l’autre, celles et ceux qui estimaient qu’on ne sauve pas une espèce en réintroduisant des individus dans un habitat qui n’a pas été suffisamment réparé. Les désaccords furent profonds, parfois vifs. Mais il serait injuste de réduire ce débat à une opposition entre les bons et les mauvais protecteurs de la nature.
Beaucoup de celles et ceux qui ont soutenu le projet l’ont fait sincèrement, avec la conviction de servir la biodiversité. Beaucoup de celles et ceux qui l’ont combattu l’ont fait avec la même exigence, éviter que l’oiseau ne devienne l’otage d’un symbole, l’alibi d’une politique incapable de s’attaquer aux causes de son effondrement. Aucun camp n’a le monopole de l’amour du vivant. Mais l’heure est venue de reconnaitre que le vrai sujet n’était pas seulement le retour du Grand Tétras. Le vrai sujet était, et demeure, l’état du massif vosgien.
Le ministère de la Transition écologique a lui-même résumé les causes du déclin : dégradation et fragmentation des habitats, perturbations du milieu, effets du changement climatique. Il reconnait également que la mortalité de la quasi-totalité des individus réintroduits et l’incertitude sur les résultats de l’expérience conduisent à ne plus réaliser de nouvelles opérations. Cette décision ne doit donc pas être comprise comme une simple clôture administrative. Elle est un signal. Un avertissement. Presque une sommation.
Car si le programme de réintroduction s’arrête, les causes de la disparition du Grand Tétras, elles, sont toujours là.
Elles sont dans la banalisation de la forêt, dans l’appauvrissement des sous-bois, dans le déséquilibre forêt-gibier, dans la fragmentation des habitats. Elles sont dans la pénétration toujours plus facile des zones sensibles, dans l’extension des loisirs motorisés ou hyper-fréquentés, dans la transformation de la montagne en support permanent d’activités, d’évènements, de compétitions, d’équipements et de consommation paysagère. Elles sont aussi dans cette contradiction que nous refusons trop souvent de regarder en face, vouloir le sauvage, mais sans les contraintes du sauvage; célébrer la biodiversité, mais sans renoncer à ce qui la fait fuir.
La fin du programme doit donc devenir un commencement.
Nous appelons toutes les associations, les naturalistes, les élus sincèrement attachés au massif, les services de l’État, les forestiers, les scientifiques, les habitants et les amoureux des Vosges à joindre leurs forces autour d’un objectif commun, faire des anciennes zones de protection du Grand Tétras non pas des vestiges administratifs, mais des cœurs de protection intégrale, durable, lisible et contrôlée.
Ces zones doivent devenir des sanctuaires de quiétude. Des lieux où l’on cesse de négocier chaque printemps avec le dérangement. Des espaces où la forêt n’est plus seulement gérée, fréquentée, exploitée ou traversée, mais laissée en paix autant que possible. Cela suppose des choix forts : limitation stricte de l’accès dans les secteurs les plus sensibles, fermeture ou restriction saisonnière de certains itinéraires, contrôle réel des pratiques motorisées, réduction des manifestations sportives de masse dans les zones fragiles, abandon des équipements de loisirs industriels incompatibles avec la restauration écologique.
La Route des Crêtes, symbole magnifique et douloureux de notre rapport au massif, doit elle aussi être repensée. On ne peut pas, d’un côté, parler de quiétude et, de l’autre, laisser les crêtes devenir un ruban continu de circulation, de bruit, de moteurs, de haltes rapides et de consommation panoramique. Des fermetures partielles, saisonnières ou expérimentales aux véhicules motorisés doivent être mises sur la table sérieusement, non comme une provocation, mais comme un acte de réparation.
Il faudra aussi parler forêt. Pas seulement planter, communiquer, aménager, compenser. Restaurer vraiment. Redonner de l’âge, de la diversité, de la lumière, du bois mort, des clairières, des lisières, des sous-bois riches en myrtilliers, des continuités. Repenser la pression des ongulés. Réinterroger l’agrainage. Mettre en cohérence la gestion forestière, la chasse, la fréquentation humaine et les objectifs de biodiversité. Ce chantier est moins spectaculaire qu’un lâcher d’oiseaux. Il ne produit pas de belles images immédiates. Mais c’est le seul qui vaille.
Les budgets, les moyens humains, l’énergie politique et médiatique mobilisés autour du Grand Tétras doivent maintenant être réorientés vers cette tâche immense, régénérer les conditions mêmes de la vie sauvage dans les Vosges.
Nous ne demandons pas un nouveau slogan. Nous demandons un calendrier, des périmètres, des moyens, des interdictions claires lorsque c’est nécessaire, des évaluations indépendantes, des bilans publics. Nous demandons que la protection du massif cesse d’être un décor de discours et devienne une politique de renoncement courageux : renoncer à certains aménagements, renoncer à certaines facilités, renoncer à l’idée que la montagne doit être disponible partout, tout le temps, pour tous les usages.
Le Grand Tétras, peut-être, ne reviendra pas. Ou peut-être survivra-t-il encore quelque temps, fragile passager d’une forêt qui n’a pas fini de se battre. Mais il peut encore nous obliger. Il peut encore servir de boussole. Non plus comme prétexte à des opérations désespérées, mais comme révélateur de ce que nous devons transformer.
Nous avons combattu un projet. Nous devons maintenant défendre un horizon.
Que celles et ceux qui se sont opposés hier ne se contentent pas d’avoir eu raison trop tôt. Que celles et ceux qui ont soutenu le programme ne vivent pas son arrêt comme une défaite personnelle. Nous avons tous, désormais, une responsabilité commune, faire en sorte que le Grand Tétras ne soit pas seulement le nom d’un échec, mais le point de départ d’un sursaut.
Il est temps de passer de la réintroduction d’un oiseau à la réparation d’un monde.
Le dernier mot ne devrait appartenir ni aux partisans ni aux opposants du projet, mais au massif et à la forêt elle-même.
Le 20 septembre 2026
Dominique HUMBERT-BERETTI
Président de SOS Massif des Vosges
