Le 02 mai 2026
Tribune
Il aura donc fallu le passage du Tour de France pour que la sécurité de la RD 466, entre le lac d’Alfeld et le sommet du Ballon d’Alsace, devienne soudain une affaire urgente.
Depuis des années, chacun sait que les routes de montagne traversant des forêts présentent des risques : branches cassées, arbres dépérissants, chutes sur chaussée après coups de vent, neige lourde, sècheresses, affaiblissement sanitaire des peuplements. Ce risque n’a rien de mystérieux. Il n’est pas né avec la caravane du Tour. Il n’a pas surgi au détour d’un virage comme un sanglier pressé.
Il était connu.
Et pourtant, au lieu d’être traité régulièrement, calmement, chaque année, avec méthode, diagnostic précis, moyens adaptés et calendrier respectueux des cycles naturels, il a été laissé en suspens. Jusqu’au moment où une grande manifestation sportive, médiatique et politiquement visible, a transformé une question ancienne en urgence administrative.
C’est là que commence le problème.
Une sécurité à géométrie variable
Que des arbres puissent tomber sur une route de montagne en hiver, en automne, lors d’un épisode venteux ou après une période de sécheresse semble n’avoir guère suscité l’empressement des autorités.
Mais que cette même route doive accueillir le Tour de France, et soudain tout s’accélère. La sécurité devient impérative. Les délais deviennent contraints. Les responsabilités se déplacent. Les injonctions tombent. Et l’on découvre, comme par enchantement, qu’il faudrait couper vite, couper fort, couper maintenant.
Cette manière de faire pose une question simple : la sécurité des usagers ordinaires de la route vaut-elle moins que la sécurité d’un événement sportif international ?
Car si le risque était réel, et il peut parfaitement l’être, pourquoi n’a-t-il pas été traité avant ? Pourquoi la commune, qui avait alerté, n’a-t-elle pas reçu les réponses et l’accompagnement nécessaires ? Pourquoi a-t-il fallu que le Tour de France approche pour que les autorités exigent une sécurisation coûte que coûte ?
La sécurité publique ne devrait pas dépendre du calendrier des caméras.
Une urgence artificielle fabriquée par l’inaction
La réunion, visite de chantier, avec l’ONF et le maire de Sewen a permis de mieux comprendre l’enchaînement réel. Il ne s’agit pas d’une mairie décidant soudainement de massacrer une lisière forestière. Il ne s’agit pas non plus d’un ONF agissant seul, dans une logique purement forestière.
Ce qui apparaît, c’est une chaîne d’inactions, de silences et de reports, jusqu’au moment où l’État, par la voix préfectorale, impose la sécurisation dans l’urgence.
Et cette urgence n’est pas naturelle. Elle est administrative. Elle est événementielle. Elle est fabriquée par le défaut d’anticipation des autorités.
Le maire de Sewen, dernier maillon de la chaîne, se retrouve alors avec la responsabilité concrète du chantier, la pression de l’État, l’exposition publique, et la charge financière. La commune, qui avait pourtant alerté, doit se débrouiller. Et l’ONF, service gestionnaire, se retrouve sommé de mettre en œuvre une opération techniquement possible, mais écologiquement désastreuse par son calendrier.
On connaît cette vieille musique : les grands décideurs commandent l’orchestre, puis quittent la salle avant la fausse note.
Le scandale n’est pas seulement la coupe : c’est le moment choisi
Il faut être précis. Il ne semble pas exister, en soi, d’interdiction réglementaire absolue empêchant toute opération de sécurisation. La sécurité routière peut justifier des interventions. Personne ne conteste sérieusement qu’un arbre mort, instable, menaçant directement la chaussée, puisse devoir être abattu.
Mais ici, le scandale tient à autre chose : la réalisation d’une opération d’ampleur en pleine période de reproduction, dans un secteur d’une richesse écologique majeure.
Le communiqué des associations alsaciennes rappelle que le secteur concerné cumule plusieurs statuts de protection et d’inventaire : ZPS, ZSC, ZNIEFF de type 1, sites classés, proximité du lac d’Alfeld et du Ballon d’Alsace. Il souligne aussi la présence de vieux peuplements, d’arbres de gros diamètre, d’arbres à cavités, ainsi que d’espèces protégées : Chevêchette d’Europe, Chouette de Tengmalm, Pic noir, Pic cendré, chiroptères, amphibiens et reptiles.
Le document d’aménagement forestier de Sewen confirme lui-même la sensibilité du massif : la forêt communale est incluse dans les sites Natura 2000 “Vosges du Sud” et “Hautes Vosges, Haut-Rhin”, ainsi que dans le site classé du Ballon d’Alsace. Il indique également que les enjeux écologiques sont reconnus ou forts sur toute la forêt, avec 391 ha en enjeu écologique reconnu et 826 ha en enjeu écologique fort.
Dans ces conditions, intervenir au printemps, en pleine période de nidification et d’activité biologique, est une faute de calendrier. Même si l’opération est administrativement possible, elle est écologiquement indéfendable.
Ce n’est pas parce qu’une chose est permise qu’elle est intelligente. Le droit fixe un plancher ; il ne dispense pas de décence écologique.
L’État exige, la commune paie, la forêt encaisse
L’un des aspects les plus choquants de cette affaire est le transfert de charge vers la commune.
La mairie avait alerté. Elle n’a pas obtenu les réponses nécessaires. Puis, lorsque le Tour de France approche, les autorités découvrent l’urgence, imposent la sécurisation, mais laissent la commune assumer le coût de l’opération.
Ainsi se dessine une mécanique parfaitement injuste :
l’État impose l’urgence ;
les autorités départementales n’ont pas organisé le traitement régulier du risque ;
la commune se retrouve seule en première ligne ;
l’ONF exécute sous contrainte ;
la forêt paie le prix écologique ;
et les citoyens découvrent le chantier une fois les tronçonneuses en marche.
Cette chaîne de responsabilité doit être rendue visible. Car sinon, l’opinion publique ne verra que le maire, l’ONF et les arbres coupés. Elle ne verra pas l’arrière-plan : l’inaction préfectorale, le défaut d’anticipation, l’absence de stratégie départementale, le traitement événementiel d’un risque permanent.
Une vraie politique de sécurité aurait évité cette situation
Une route forestière de montagne ne peut pas être sécurisée tous les dix ans dans la panique, au rythme des grands événements sportifs. Elle doit faire l’objet d’un suivi régulier.
Cela suppose une méthode simple :
diagnostic annuel des arbres à risque ;
cartographie des secteurs sensibles ;
interventions légères et régulières hors période de nidification ;
traitement prioritaire des arbres réellement dangereux ;
maintien des arbres à cavités et des gros bois non menaçants ;
financement clair entre commune, département et État ;
information préalable des associations naturalistes dans les secteurs protégés ;
et, lorsque c’est nécessaire, fermeture temporaire de la route plutôt que coupe précipitée.
Ce traitement “au fil de l’eau” aurait permis d’éviter l’alternative absurde dans laquelle les autorités enferment maintenant tout le monde : ou bien on ne fait rien et l’on prend un risque, ou bien on coupe massivement au printemps dans un site écologique remarquable.
Cette alternative est fausse. Elle a été fabriquée par l’inaction.
La responsabilité du département doit être posée
La RD 466 est une route départementale. La question de son entretien, de sa sécurité, de la gestion des risques liés à son environnement immédiat ne peut pas être renvoyée uniquement à la petite commune forestière traversée.
Si les risques étaient connus, pourquoi n’ont-ils pas donné lieu à un plan pluriannuel de sécurisation ?
Pourquoi les moyens financiers n’ont-ils pas été prévus ?
Pourquoi la mairie a-t-elle été laissée seule ?
Pourquoi les travaux ne sont-ils déclenchés qu’à la faveur d’un événement comme le Tour de France ?
Le département ne peut pas regarder passer les coureurs, les caméras et les responsabilités en sifflotant sur le bas-côté.
Le préfet ne doit pas seulement ordonner dans l’urgence
La responsabilité préfectorale est également centrale. Le préfet représente l’État. À ce titre, il ne peut pas se borner à exiger une sécurisation lorsque l’échéance devient politiquement sensible.
S’il y avait danger, l’État devait s’assurer depuis longtemps que le risque était traité.
S’il y avait nécessité d’intervention, l’État devait aider à organiser une réponse compatible avec les enjeux écologiques.
S’il y avait urgence, l’État devait expliquer pourquoi elle n’avait pas été anticipée.
L’autorité préfectorale ne peut pas apparaître seulement au dernier acte, quand le décor est planté, les délais impossibles et les associations mises devant le fait accompli.
La sécurité ne se décrète pas au printemps parce que le Tour arrive en été. Elle se prépare. Elle se finance. Elle se planifie. Elle se discute.
Ne pas se tromper de cible
Il serait trop facile de faire porter toute la responsabilité à la commune de Sewen ou aux agents de l’ONF.
La mairie se retrouve dans une position intenable : alertes ignorées, pression préfectorale, coût à assumer, urgence à gérer, critiques publiques à encaisser. Quant à l’ONF, il est placé dans une situation contradictoire : répondre à une injonction de sécurité, tout en tentant de justifier écologiquement une opération dont le calendrier reste très difficilement défendable.
Cela ne signifie pas que tout choix technique serait acceptable. Cela ne signifie pas que les arbres coupés l’aient tous été à juste titre. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas demander des comptes précis sur le martelage, les arbres à cavités, les diagnostics naturalistes, les volumes prélevés et les alternatives à l’abattage.
Mais le cœur politique de l’affaire est ailleurs : dans la façon dont les institutions supérieures créent les conditions d’une mauvaise décision, puis laissent les exécutants locaux en assumer les conséquences.
Ce que nous demandons
Il faut désormais sortir du bricolage administratif et de la sécurité de circonstance.
Nous demandons :
que soit établie la chronologie complète des alertes et des décisions ayant conduit à l’opération ;
que le préfet explique pourquoi cette sécurisation n’a pas été organisée plus tôt, hors période de reproduction ;
que le département précise sa responsabilité dans la sécurité de cette route départementale ;
que les coûts imposés à la commune soient clarifiés ;
qu’un plan annuel de sécurisation écologique des routes forestières de montagne soit mis en place ;
que toute intervention en site Natura 2000 ou en secteur à forte biodiversité fasse l’objet d’un calendrier évitant strictement la période de nidification, sauf danger immédiat démontré arbre par arbre ;
que les associations de protection de l’environnement soient associées en amont, et non invitées après coup à contempler les souches.
La montagne ne doit pas payer l’impréparation des institutions
L’affaire de la RD 466 révèle une dérive plus générale. On laisse vieillir les problèmes. On ignore les alertes locales. On refuse de financer les solutions régulières. Puis un événement médiatique arrive, et l’on transforme l’incurie accumulée en urgence absolue.
Alors, on coupe.
On coupe parce qu’il faut aller vite.
On coupe parce que le préfet exige.
On coupe parce que le Tour approche.
On coupe parce que plus personne n’a pris le temps de faire autrement.
Mais la forêt, elle, n’est pas responsable du calendrier institutionnel. Les oiseaux qui nichent ne sont pas responsables des silences administratifs. Les arbres à cavités ne sont pas responsables des alertes restés sans réponse. Et les petites communes de montagne n’ont pas à devenir les fusibles d’une politique publique qui ne sait agir qu’au pied du podium.
La sécurité des routes de montagne est une nécessité. Mais elle doit être pensée comme une politique publique permanente, sobre, anticipée, financée et écologiquement responsable.
Faute de quoi, chaque grande manifestation deviendra le prétexte à une nouvelle urgence. Et chaque urgence, le nom poli donné à ce que l’on aurait pu éviter.
Pour SOS Massif des Vosges
Dominique HUMBERT-BERETTI
Président

