Quand la neige ne ment plus.

Les stations de ski des Vosges ferment les unes après les autres. La réalité est cruelle, mais elle a le mérite d’être têtue. Les imprécations, les cris d’orfraie, les contre-vérités et les affirmations gratuites des opérateurs soutenus par des élus sourds aux faits n’y changeront rien. Quand il n’y a plus de neige, il n’y en a plus.

Après Ventron, dont l’activité de ski alpin a été arrêtée en 2020, du fait notamment des « évolutions climatiques », selon l’exploitant cité alors par l’AFP, après les remontées de Retournemer, à l’arrêt depuis 2005 et démontées en 2024, après le Tanet, laissé sans ski alpin à partir de l’hiver 2024-2025, après le Gaschney, dont la fin du ski alpin a été actée en 2025, c’est désormais le Lac Blanc qui annonce la fin de l’exploitation de ses remontées mécaniques à compter de la saison 2026-2027. Le Lac Blanc, ce n’était pas un vague tire-fesses oublié derrière une haie de sapins. C’était l’une des stations emblématiques du versant alsacien, avec environ 14 km de pistes alpines et sept remontées mécaniques.

La liste s’allonge. Rouge-Gazon n’est pas officiellement à ranger dans les fermetures définitives à ma connaissance, mais la liquidation judiciaire de l’exploitant des téléskis en octobre 2025, puis la suspension préfectorale de l’exploitation des remontées mécaniques en avril 2026, disent assez la fragilité du modèle. Gérardmer n’en finit plus d’agoniser et ajoute à chaque saison un déficit au précédent….

Le filon blanc s’épuise. Les canons à neige, les éléments de langage, les brochures quadrichromie et les promesses de « diversification » n’y changeront rien. Météo-France rappelle que le changement climatique se traduit directement par une diminution de l’enneigement naturel, avec des conséquences sur la faune, la flore, les ressources en eau, les paysages et les activités économiques dépendantes de la neige. DRIAS souligne que cette évolution est particulièrement sensible en moyenne montagne, avec davantage de pluie en hiver et une fonte plus rapide du manteau neigeux.

Le rapport de la Cour des comptes de février 2024 est venu mettre les mots administratifs sur ce que chacun peut voir depuis les crêtes. Le modèle économique des stations de montagne est durablement affecté par le changement climatique, et les politiques d’adaptation ne sont pas à la hauteur des enjeux. La Cour recommande notamment de conditionner les financements publics à de véritables plans d’adaptation. Autrement dit, l’argent public ne doit plus servir à repeindre en vert les ruines d’un modèle déjà condamné par la température.

Mais voilà que, dans le même mouvement, on nous explique qu’il faut « rebondir ». Le ski disparaît ? Qu’à cela ne tienne, on fera monter les vélos par télésiège, on creusera des pistes de descente, on installera des luges d’été, on vendra de l’adrénaline, de la vitesse, du frisson, de la glisse sèche. La montagne ne sera plus une montagne, elle deviendra un support, un décor, une surface disponible. Le sapin tiendra lieu de mobilier. La pente deviendra infrastructure. Le silence sera remplacé par le cliquetis des équipements, les cris de la consommation joyeuse et la grande petite musique du tiroir-caisse.

Ce que les opérateurs appellent « quatre saisons » n’est trop souvent que la continuation du même modèle par d’autres moyens. On ne quitte pas la dépendance au ski pour retrouver la montagne, on quitte la neige pour artificialiser l’été. La montagne n’est plus approchée comme un milieu vivant, fragile, complexe, mais comme une machine à occuper les corps et à vider les cerveaux. Le client doit être distrait, déplacé, suspendu, projeté, chronométré, secoué. Il ne faudrait surtout pas qu’il s’arrête. Il risquerait de regarder. Pire, de penser.

Les conséquences sont multiples. Les bike parks et pistes de descente impliquent souvent terrassements, défrichements, compactage des sols, ouvrages de drainage, virages relevés, ruptures de pente, circulation concentrée sur des secteurs fragiles. Les impacts dépendent évidemment des sites, des tracés, des périodes et de l’intensité de fréquentation, mais la littérature sur les sentiers VTT rappelle que la création de nouvelles pistes peut entraîner défrichement, fragmentation d’habitats, compactage et érosion des sols. L’OFB rappelle plus largement que les activités de plein air troublent la quiétude des milieux naturels par le bruit, le piétinement et le dérangement des espèces.

À cela s’ajoutent les routes, les parkings, les navettes, les consommations d’énergie, les réseaux, les bâtiments d’accueil, la signalétique, la publicité, l’appel d’air permanent vers toujours plus de fréquentation. Car une activité « quatre saisons » doit être rentabilisée quatre saisons. Ce qui était autrefois présenté comme une adaptation devient une fuite en avant. Puisque l’hiver ne rapporte plus assez, faisons cracher l’été, puisque la neige disparaît, pressons la montagne autrement.

Le plus grave est peut-être là : dans cette transformation culturelle. Jamais la société des loisirs et de l’aliénation de masse n’a connu un développement aussi rapide. Pour nombre de décideurs, peu importent les conséquences sur la nature, les paysages, les sols, l’eau, la faune, la flore, la tranquillité des habitants ou l’expérience simple de celles et ceux qui viennent chercher dans la montagne autre chose qu’un parc d’attractions. Il faut offrir, ou plutôt vendre, de quoi annihiler ce qui reste de capacité de réflexion dans le cerveau de nos contemporains. Rien n’est plus efficace, pour cela, que de flatter les instincts primaires et de satisfaire ce que la publicité leur fait prendre pour leurs désirs les plus impérieux.

Il faut du « fun », du « ludique », du « sensationnel », du « waouh ». Ce vocabulaire d’agence de communication a remplacé les mots simples : beauté, silence, lenteur, contemplation, respect. On ne marche plus : on consomme un parcours. On ne regarde plus, on coche un point de vue. On ne rencontre plus un paysage, on l’utilise comme arrière-plan de soi-même. La montagne devient décor pour narcissismes pressés.

On nous dira que ces activités créent de l’emploi. L’argument est connu. Il mérite toujours d’être examiné, mais il ne peut plus servir de talisman pour justifier n’importe quoi. Une économie qui détruit les conditions mêmes de ce qui l’a rendue possible n’est pas une économie d’avenir ; c’est une économie de liquidation. Elle vend aujourd’hui le paysage qu’elle rendra invendable demain. Elle transforme le commun en produit, puis s’étonne que le produit s’use.

La fermeture du ski au Lac Blanc devrait être un moment de lucidité collective. Non pas pour remplacer mécaniquement les skis par des vélos, les flocons par des rails, les remontées hivernales par des remontées estivales. Mais pour poser enfin les questions que les élus et opérateurs évitent soigneusement : quelle montagne voulons-nous ? Une montagne vivante ou une zone de loisirs ? Un espace de respiration ou un centre commercial en pente ? Un massif protégé ou une addition d’attractions saisonnières ?

La suite de l’histoire n’est pas écrite dans ses détails. Je ne sais pas quand les grandes stations vosgiennes encore en activité atteindront leur point de rupture. Mais la trajectoire générale, elle, est parfaitement lisible. Le ski alpin de moyenne montagne est entré dans une crise structurelle. Le nier, c’est perdre encore du temps, encore de l’argent public, encore des hectares de nature.

Il est temps de cesser de courir après la neige disparue et les clients rêvés. Il est temps de rendre à la montagne ce qui lui appartient, le silence, les sols, les forêts, les chaumes, l’eau, la lenteur, l’horizon. Le Massif des Vosges n’a pas besoin d’un nouveau maquillage touristique. Il a besoin d’un changement de civilisation miniature, ici, maintenant, à hauteur de sapin.

Et si l’on veut vraiment parler de transition, alors commençons par cette phrase simple : la montagne n’est pas un parc d’attractions. Elle n’a pas à être rentable pour mériter d’exister.

Le 04 Juillet 2026, Dominique HUMBERT-BERETTI

This entry was posted in Non classé. Bookmark the permalink.

Comments are closed.